mardi 7 décembre 2010

De sang et de sperme

Depuis les recherches plastiques de l'actionnisme viennois, de Michel Journiac, Jan Fabre et bien d'autres, on sait que les liquides corporels sont devenus au XXè siècle des matériaux artistiques à part entière. Mais a-t-il existé en des temps plus anciens des tableaux de sang ou de sperme ? La question n'est pas si saugrenue et la fabrication de certaines oeuvres mérite enquête.
Les historiens de l'art parmi les plus sérieux (France Borel, par exemple) relèvent ainsi que Titien avait une étrange réputation. Le maître vénitien est soupçonné d'avoir injecté du sang, voire du sperme, dans sa matière picturale et d'avoir appliqué cette mixture avec ses doigts ! On retrouve la même idée au sujet de Rubens. Afin de rendre ses chairs si vibrantes, le peintre flamand aurait recouru à du sang.
Exploiter, en plus des pigments, les ingrédients de la vie même pour produire l'illusion d'une vie ? Une investigation permet de constater que c'est sans doute par distorsion de certains témoignages ou par une foi excessive en eux que se colportent de telles rumeurs. Pour Titien, ce sont notamment les déclarations de son élève Palma le jeune, et pour Rubens, celles de Guido Reni, relayées au XVIIIè siècle par l'artiste Anton Raphaël Mengs, qui ont généré ces drôles de fantasmes. Il n'empêche : qu'il y ait eu ou non de tels fluides corporels dans les oeuvres de ces maîtres vénérés et imités, cette légende a forcément inspiré des tentatives parmi leurs suiveurs.

Une autre histoire du même calibre est attestée, quant à elle, par de nombreux documents d'archives (pièces cotées 03 623 aux Archives nationales) : elle explique qu'il y aurait des organes de familles royales étalés sur les toiles du Louvre ! En 1793, l'architecte Petit-Radel est chargé par le Comité de Salut public de disperser les 45 cœurs de princes et princesses de la Maison de France et ceux de Louis XIII et Louis XIV. Or, avant d'accomplir sa besogne, il propose ces funèbres restes à deux de ses amis peintres, Saint-Martin et Martin Drölling, pour concocter un peu de "mummie". De quoi s'agit-il ? La "mummie" est en fait une mixture organique ayant trempé dans des aromates et de l'alcool et qui, fondues dans la couleur avec de l'huile, était censée former un formidable glacis pour les tableaux. Saint-Martin n'en aurait fabriqué qu'un peu, avec le cœur de Louis XIV. Mais Drölling, qui acquit une douzaine de cœurs, les pressa tous dans son atelier de la rue de Sèvres et on peut parier que ceux des reines Anne et Marie-Thérèse d'Autriche , ou celui de Philippe d'Orléans ont aujourd'hui coagulé sur certains de ses chefs-d'œuvre comme "Intérieur d'une cuisine" (ci-dessous).

Bon appétit, bien sûr.

drolling_cuisine

Source : Thomas Schlesser pour Beaux-Arts magazine

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